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Arthurius Equites ordo kolob

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Joined: 14 Jan 2008 Posts: 319
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Posted: Mon 7 Apr - 09:45 Post subject: Les Italiens dans les oeuvres des historiens byzantins |
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Les Italiens dans les œuvres des historiens byzantins du Haut Moyen Âge
Ecaterina Lung, Université de Bucarest
Le monde romain constitue pour les historiens byzantins le modèle qu’ils utilisent pour conforter l’identité de leur peuple dans les moments difficiles de son évolution historique. Dans ce qui suit, on va utiliser le concept d’identité dans son acception sociale, collective, en le définissant comme cette partie de la conception de soi qui est dérivée de la conception d’appartenance à un certain group social[1]. Dans ce cas, le group de référence est constitué par la communauté politique représentée par les Byzantins ou par les habitants d’origine latine de l’Italie. Les Byzantins, membres d’une communauté politique, culturelle, religieuse qui comprenait tout le monde chrétien à partir du Constantin le Grand[2], continuent de s’appeler «Romains», romaioi, tout au long de leur histoire, même s’ils ne parlent plus le latin à partir du VIe-VIIe siècle. Mais il s’agit d’un nom qui ne couvre plus une réalité, qui fait référence à l’idéologie de l’époque, car le concept de «Romains» est un des plus compliqués du Moyen Âge[3]. Tout en restant conscients que les débuts de l’histoire de leur empire sont liés à Rome et à l’Italie, et en utilisant ces origines dans des buts idéologiques, les Byzantins commencent à s’éloigner du monde italien dans le plan des réalités. L’éloignement peut devenir à un moment donné aversion, et le présent article va étudier ce rejet des Autres qui étaient autrefois semblables à soi-même, qui faisaient partie du même monde.
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La différence entre les deux parties de l’Empire romain était devenue de plus en plus grande après le IVe siècle, et les historiens byzantins se montrent assez conscients du processus qui menait à la séparation entre l’Orient et l’Occident. Ils sont des témoins des mutations politiques, sociales et économiques enregistrées par la pars occidentalis de l’empire romain qui contribuent à la singulariser de la pars orientalis dont elle se sépare progressivement[4]. Même si la possession de l’Italie reste pour longtemps un idéal pour les Byzantins, leurs historiens manifestent peu de sympathie, sinon un manque complète de compréhension pour les habitants de l’ancien cœur de l’Empire.
Un historien comme Malalas, qui a écrit au VIe siècle une chronique universelle restée le modèle pour toute la tradition byzantine ultérieure, n’appelle plus les habitants de l’Italie romaioi, mais italoi[5], en leur niant le caractère romain et la parenté, au moins du point de vue idéologique, avec les Byzantins. Les Italiens sont assez effacés dans son œuvre, et ils se montrent plus semblables aux Barbares de l’Occident qu’aux citoyens de l’Empire de Constantinople. Cette attitude n’est pas isolée, car pour les autres historiens byzantins aussi les Romains semblent disparues de l’Occident, où ils ne voient plus que les Barbares. Les distinctions entre romaioi et italoi utilisées par les auteurs byzantins[6] montrent qu’ils pensent que la romanité occidentale s’est transformée dans une réalité de type barbare. Il s’agit d’une transformation et même d’une disparition de nature politique, qui a lieu au cours des plusieurs étapes.
Une de ces étapes consiste dans l’appauvrissement de l’essence politique de cet Occident qui ne constitue plus un empire, car il est gouverné des rois, comme Anthemius, appelé basileus par Malalas[7]. Une telle appellation signifie la décadence de l’organisation politique de l’Occident au niveau des Barbares, car se sont eux qui ont constitué des royaumes, étant incapables par leur irrationalité de conserver l’Empire, dont les lois reflétaient les exigences universelles de la raison[8]. Cette idée d’une différence qualitative en défaveur de l’Occident est illustrée aussi par l’affirmation de Malalas, qui dit que le roi wisigoth Alaric est maître du royaume romain[9]. C’est vrai qu’il s’agit d’une expression ambiguë, d’interprétation difficile, mais on peut penser que Malalas considérait que le monde romain a
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survécu en Occident d’une façon ou d’une autre. L’historien Georgios Synkellos, qui a écrit vers la fin du VIIIe siècle, pendant la dernière partie de sa chronique n’appelle plus «romains» que les habitants de l’ancienne capitale de l’empire. Son intérêt est suscité plutôt par la succession des évêques de Rome que par d’autres motifs, et il cite parfois leur correspondance avec leurs homologues de l’Orient[10]. Théophane le Confesseur continua au début du IXe siècle la chronique de son ami Synkellos, et il ne parla plus du commencement de l’histoire de l’Ancienne Rome. Sa chronique commence avec la naissance de la Nouvelle Rome, Constantinople, qui avait copiée les institutions de l’ancienne capitale, y inclus le Sénat[11]. Théophane affirme de cette manière la continuité ininterrompue de l’histoire de l’empire, et le fait que Constantin marque un changement important dans son évolution, mais pas une rupture brutale avec le passé. La seule rupture acceptée par l’historien byzantin a lieu dans le plan religieux, par l’intermédiaire de la conversion du Constantin, qui est placée plus tôt qu’on ne l’accepte d’habitude, à partir des années 304-305, et qui est censée d’être orthodoxe. L’auteur était conditionné par l’atmosphère des querelles iconoclastes de son époque, en tant que moine défenseur farouche des icônes[12] et de l’orthodoxie, et ne pouvait pas écrire d’un succès si important réputé à l’occasion de la conversion de l’empereur par une hérésie comme l’arianisme[13]. Théophane est un des partisans de la conversion rapide de Constantin, à Rome[14], car le moine de Constantinople ne peut pas accepter l’idée du baptême arien donné à Byzance par l’évêque Eusèbe de Nicomédie. Rome est présente dans son œuvre en principal en tant que théâtre de cet évènement fondateur de l’histoire chrétienne. La romanité occidentale l’intéresse dans une moindre mesure, ce qui ressemble au traitement infligé à cette réalité par un contemporain de Théophane, le patriarche Nicéphore[15]. Une exception consiste dans la présence des papes dans sa chronique, mais pas en tant que sujets d’un intérêt réal, qu’en tant que repères chronologiques, en même temps que les règnes des empereurs byzantins ou des rois persans. Malgré ces références
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aux papes, la chronologie de Théophane pour la partie occidentale de l’Europe est souvent erronée. Par exemple, la visite du pape Etienne II à la cour du roi franque Pépin est ante datée d’une trentaine d’années[16]. Puis, entre 754 et la période iconoclaste, toute référence aux papes et aux réalités italiennes est disparue. Il se peut que la cause de ce silence réside dans les difficultés de trouver les informations pendant ces années si troublées. Mais aussi, il s’agit de la période où il s’aggravait l’éloignement entre l’Orient et l’Occident après l’échec de la Reconquête de Justinien et après les graves problèmes suscités par l’iconoclasme. Le manque de sources peut traduire aussi le manque d’intérêt pour l’histoire de l’Occident et de l’Italie. Les papes font leur réapparition dans la chronique de Théophane au moment où les querelles iconoclastes sont plus fortes. Ce nouvel intérêt pour Rome et pour son évêque est lié à la position icônodule des papes pendant la période de l’iconoclasme[17]. Mais l’éloignement de l’empire des papes et des habitants de la péninsule italienne progresse continuellement, parce que les empereurs donnent priorité à la défense de l’Asie Mineure[18].
Dans la chronique de Ioannes Antiochenus, peut-être contemporain de Théophane, il y a peu de mentions de la romanité occidentale, et il parle rarement de «Rome de l’Occident»[19], car la Rome qui est importante pour lui se trouve maintenant en Orient, à Constantinople.
Il s’agit donc, chez tous les chroniqueurs de la fin de l’Antiquité et du début du Moyen Âge, de l’image de l’Italie vue comme une terre lointaine, étrangère, qui ne rappelle plus les origines glorieuses de l’Empire romain.
Les historiens, qui s’intéressent en principale d’événements politiques et militaires, sont plus préoccupés que les chroniqueurs par le passé romain, qui doit, dans leur vision, légitimer les constructions politiques du présent[20]. Ils reconnaissent à l’Ancienne Rome le rôle du centre du monde joué jadis, mais ils pensent que toutes les attributions de la Ville Eternelle ont été prises par la Nouvelle Rome. La capitale de Byzance est pour eux moins le centre religieux du monde, comme chez les chroniqueurs, mais le centre politique de l’empire unique, comme l’était autrefois l’ancienne Rome. Les historiens byzantins peuvent être quand même réalistes, si besoin est, comme le montre Petrus Patricius, qui est
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conscient qu’il vit dans un monde bipolaire, et qui accepte que l’empire romain et l’empire persan ont une dignité égale, étant les deux source de lumière pour l’univers[21].
A la différence des chroniqueurs, qui étaient d’une certaine façon obligés d’écrire sur l’histoire de l’ancienne Rome, les historiens, qui se préoccupent de l’époque contemporaine, peuvent ignorer le passé de Rome et de l’Italie. Ils se contentent de présenter les relations des Byzantins avec les Barbares de l’Orient ou de l’Occident, sans se référer aux événements du passé éloigné. On a seulement quelques fragments écrits par Petrus Patricius sur les guerres de Trajan avec les Daces[22].
«Les Romains de jadis» sont le modèle incontesté pour Théophilacte Simocatta qui ne cache pas son admiration envers ceux qui ont transformé une cité si petite dans un empire si grand[23]. Ces comparaisons qui devraient donner du courage aux contemporains de l’auteur, montrent en même temps la différence de plus en plus grande entre l’ancien empire, centré sur l’Italie et sur Rome, et le nouveau empire, replié sur les bords du Bosphore. Il semble suggestifs le fait que Théophilacte est le dernier auteur byzantin qui continue à écrire histoire classique avant la crise du VIIe siècle, et que affirme avec force le caractère romain de l’empire qui commençait en réalité à se gréciser.
Les historiens sont très conscients des différences linguistiques entre la partie orientale de l’Empire, dont fait encore partie la Sicile, où on parle le grec, helenon phoné, et le reste de l’Italie, où la langue parlée reste le latin[24]. Mais Théophilacte Simocatta pense que le latin est encore la langue du pays, epichorios phoné, aussi dans la partie orientale de l’Empire, dans les Balkans[25]. Il parle de l’empire «latin» du Maurice[26] dans une période où le caractère grec de l’empire était tout à fait évident, ou appelle «latins» les soldats grecs qui combattent les Perses[27]. L’explication de cet anachronisme réside dans le style archaïsant de l’auteur, qui désire rester fidèle aux anciens modèles, originaires dans la période où l’Empire était encore centré sur l’Italie. D’autre coté, le latin était encore la langue
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officielle de l’empire byzantin à l’époque où écrit Théophilacte, et le caractère romain de l’état était une composante importante de l’identité byzantine. C’est pour cela qu’il n’appelle jamais les soldats byzantins «grecs», mais toujours «romains» ou «latins».
L’ancien empire romain était le modèle politique pour les historiens byzantins, même alors qu’ils ne le reconnaissent pas, et il restait le modèle culturel incontestable pour tout le monde contemporain[28]. Dans l’histoire de Procope, Amalasuntha, la reine des Ostrogoths de l’Italie, suscite les réactions négatives des guerriers Goths quand elle désire offrir à son fils une éducation de tipe romain[29]. Théodat, son successeur et assassin, tenant d’une réaction gothique[30], fait quand même figure de partisan des enseignements platoniques, et désire renoncer au pouvoir pour mener une vie d’otium philosophique, comme les anciens aristocrates italiens. Une autre preuve du maintien de l’ancien modèle culturel originel dans la Rome antique est le dialogue entre la Philosophie et l’Histoire, qui se trouve au début de l’œuvre de Théophilacte. L’auteur byzantin désirait capter la bienveillance de son public par une introduction dramatisée, dans une période où l’histoire suppose encore, comme dans l’époque romaine, la lecture publique[31].
Nicéphore le Patriarche, qui écrit à la fin du VIIIe siècle, témoigne d’une étape différente de l’évolution du monde romain jadis unitaire. Pour lui, l’Occident constitue une réalité séparée de la partie orientale de l’empire, dont Sicile, pour longtemps intégrée dans la zone byzantine, commence à s’éloigner. La mesure de cet éloignement est donnée par l’élection d’un empereur sicilien pendant le siège arabe de Constantinople[32]. La langue parle en Italie n’est plus le latin, comme l’était chez les auteurs précédents, mais l’italien même, italon phoné[33].
La population d’origine romaine de l’Italie est une présence insignifiante pour les historiens aussi comme l’était pour les chroniqueurs. Ménander Protector notait, sous titre d’exception, l’existence continue du Sénat de l’ancienne Rome, boules tes presbyteras Romes, qui demande de l’aide à l’empereur de
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Constantinople au moment de l’invasion lombarde[34]. L’historien byzantin est intéressé moins de ce qui se passe avec Rome et l’Italie que du contraste entre l’ancienne capitale et Constantinople. Evidement, l’avantage se trouve maintenant du coté de la Nouvelle Rome, le centre de son univers, et l’ancienne doit en reconnaître la supériorité[35]. A la différence des autres historiens de l’époque, il évite à tout pris les latinismes, même si pour exprimer certains notions il est obligé d’utiliser les périphrases[36]. C’est l’expression du purisme linguistique spécifique aux hommes de lettres byzantins, mais aussi une preuve d’éloignement par rapport aux valeurs de la romanité occidentale et spécialement italienne. C’est pour ça qu’il ne voit plus la masse de la population romaine de l’Italie, mais il constate seulement l’existence de détenteurs de responsabilités publiques. Il semble que Ménandre ne peut saisir l’existence d’un peuple d’origine romaine que dans les provinces balkaniques de l’empire, ravagées par les Avares pendant le règne de Justin II[37].
Ni Agathias n’arrive pas à distinguer les Romains d’Italie de leurs maîtres barbares. Il utilise le mot romaioi dans un sens politique, quand il fait référence aux sujets de Théodoric l’Ostrogot, qu’il considère un maître légitime, envoyé en Italie en tant que représentant de l’empereur du Constantinople[38]. Agathias parle une seule fois des italoi, quand il lui faut un repère géographique pour indiquer où commence le royaume de Francs, dont il consacre un célèbre excursus[39]. Parfois, il est mieux informé sur les réalités italiennes que son prédécesseur Procope, mais d’habitude en ce qui concerne les Goths, pas les Romains[40]. Par souci de pureté linguistique, il évite l’utilisation des mots latins, même s’il est obligé de faire appel à des périphrases compliqués, ou aux termes peu appropriés, comme dans le cas du dux, qu’il préfère traduire en grec par taxiarhos. Malgré cet effort de respecter les conventions littéraires en vogue à son époque, Agathias reste conscient que le monde romain garde sa qualité de modèle. Les Francs, pour qu’il manifeste beaucoup de sympathie à cause de leur confession nicéenne, font figure des Barbares très romanisés dans un sens culturel, plus proches des Byzantins que les vrais Romains de l’Italie.
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Nous avons d’une manière délibérée parlé à la fin de Procope de Césarée, l’historien contemporain de Justinien, car parmi les auteurs byzantins de l’Antiquité tardive et du Haut Moyen Âge il est le plus intéressé par le monde post-romain en générale et par l’Italie en spécial. De son point de vue, l’ancien empire romain continuait d’être un modèle, comme l’était, par ailleurs, pour la propagande impériale qui soutenait la Reconquête entreprise par Justinien. Par exemple, après la rapide et spectaculaire reconquête de l’Afrique, on organise à Constantinople pour Bélisaire un triomphe à la manière romaine antique. Mais, à la différence de la tradition antique, qui mettait l’accent sur le général vainqueur, ici le moment culminant du spectacle consiste dans la prosternation du Bélisaire aux pieds de l’empereur Justinien. Procope constate la grande différence entre le modèle et la réalité contemporaine et souligne le caractère artificiel de la renaissance du rituel romain[41].
Procope utilise le terme romaioi le plus souvent dans un sens politique, en désignant ainsi les sujets de l’empereur de Constantinople, sans prendre en compte leur ethnie ou leur langue. Mais il appelle «romains» les habitants de Rome, dans un sens aussi politique, car il les considère toujours comme sujets de l’empereur byzantin. Le Sénat et le peuple de Rome représentent le corps politique qui mène des pourparlers avec le roi des Goths Vitigès pendant les guerres pour la reconquête de l’Italie [42]. Dans le même sens politique il appelle «Romains» les sénateurs exilés en Campanie par le roi Goth Totila[43], avec l’intention de mieux contrôler les élites de l’ancienne capitale de l’empire. Le mot «Romains» peut avoir aussi une signification locale, géographique, quand il est utilisé de la même manière que les noms de «napolitains», «calabrais», «pugliens», «siciliens». Il parle ainsi des «Romains» qui s’opposent aux armées impériales[44] ou qui ont gardé leur liberté sous le règne de Théodoric l’Ostrogoth[45]. Ces «Romains» qui habitent l’ancienne capitale ont leur spécifique ethnique qui le différencie des «Grecs» dont Totila parle avec beaucoup de mépris[46]. Procope appelle aussi «Romain» un noble espagnol, le beau-père du régent ostrogoth de l’Espagne, Théudis[47]. Cette situation
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est un peu spéciale, car l’Espagne wisigothe ne faisait plus partie de l’empire byzantin, donc Procope ne pouvait pas utiliser le nom «romain» dans son sens politique que s’il acceptait la propagande byzantine, qui soutenait la nécessité de reconquérir la Péninsule Ibérique. Il se peut que l’historien ait été conscient du contenu ethnique du mot, mais c’est une hypothèse assez risquée. Par exemple, il croit que dans la Gaule, voisine quand même de l’Italie qu’il connaît assez bien, n’existe plus une population romaine et que les habitants sont tous des Barbares. Quand il constate qu’il y a ici des gens qui respectent les anciennes coutumes romaines, il les appelle arborychi et il semble penser qu’ils ont été à l’origine des soldats soumis aux Romains, mais pas des Romains du point de vue ethnique ou linguistique[48]. Les historiens contemporains ont beaucoup discuté ce problème d’arborychi, et la plus ingénieuse solution semble être celle d’Averil Cameron, qui pense qu’il ne s’agit pas de la population gallo-romaine, mais des Bretons romanisés émigrés en Armorique à cause de l’invasion des Anglo-Saxons[49].
Malgré les problèmes d’information qu’il avait, Procope reste l’historien byzantin le plus attentif aux réalités ethniques et linguistiques de l’Occident, en en particulier de celle de l’Italie. Il parle souvent de la population d’origine romaine d’Italie, ces Italiens, italoi, qui sont pris souvent entre les armées gothiques et byzantines. Ils sont abandonnés sans défense par les Byzantins, avec lesquels ils s’identifient quand même du point de vue politique, et ils sont massacrés par les deux armées en conflit, qui les considèrent dans égale mesure des étrangers et des ennemis[50]. Dans ce sens, pendant le siège de Rome de 546, par les Goths de Totila, les habitants de la ville se plaignent aux officiers byzantins Bessas et Conon que les armées de l’empereur ne les regardent pas en tant que Romains, parents et alliés politiques, mais comme les ennemis[51]. Ce témoignage reçu par Procope[52] montre la désorientation de ces gens situés à cause des guerres dans une grave crise identitaire.
La différence entre les Italiens et les Byzantins des armées de l’empereur était devenue ethnique et linguistique, car pendant les premières campagnes on avait pu recruter des soldats d’origine romaine et latino phones, mais plus tard cela n’était plus possible[53]. Le roi Goth Totila affirme d’une manière répétée cette différence entre les Italiens et les «Grecs», envahisseurs cupides, qui sous prétexte
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d’apporter la liberté dans la péninsule italienne ont soumis en fait ses habitants à l’esclavage[54]. L’auteur lui même est conscient de l’éloignement linguistique des deux parties, en affirmant avec orgueil comme un fait assez isolé sa capacité de lire en latin les oracles sibyllines[55]. Il y a aussi une certaine différence linguistique entre les Romains de l’Italie et les Goths, dans la mesure où les derniers utilisent encore leur langue gothique, comme le fait Bessas, Goth né en Balkans, soldat byzantin qui s’entend dans sa langue maternelle avec ses conationaux de l’Italie[56]. Il semble toutefois que les Goths ne parlaient pas toujours le gothique, car même avant leur arrivée en Italie, ils utilisaient un jargon militaire commun pour tous les habitants des Balkans, imprégné par des mots latins et grecs[57]. D’autre coté, la langue gothique parlée à l’époque était fortement influencée par le latin, et était très différente du gothique liturgique, devenu une langue morte.[58]
La plus importante se montre la différence religieuse entre les Goths ariens et les Italiens catholiques. Tullianus, noble italien, déclarait à un commandant byzantin que lui et ses compatriotes de Bruttium et de Lucanie ont été obligés à se soumettre aux Barbares ariens par l’iniquité des soldats de l’empereur[59]. C’est une des rares occasion où Procope parle ouvertement de la différence religieuse entre les Barbares et leurs sujets Italiens, au contraire de la situation d’Afrique, où il mettait en évidence le conflit religieux entre les Romains et les Vandales[60]. Il est vrai qu’on peut trouver même en Italie un épisode qui semble parler d’une opposition radicale entre les Goths ariens et les Italiens catholiques. Au sommet d’une crise de confiance, pendant la guerre contre les armées de l’empereur, le roi Totila coupe les mains aux certains évêques catholiques de l’Italie qu’on accusait de trahison en faveur des Byzantins[61]. Mais il est difficile d’affirmer avec certitude si ce geste barbare a eu une motivation religieuse, ou il s’agit d’un raison politique. Les évêques étaient en Italie les représentants des communautés urbaines locales, ceux qui pouvaient organiser la résistance contre les Barbares[62] ou qui pouvaient s’entendre avec les Byzantins, dont partageaient la même confession religieuse qu’eux.
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Les identités ethniques, politiques et religieuses de la population d’origine romaine d’Italie étaient entrées à l’époque de Procope dans un plein processus de redéfinition. Le cas de Tullianus, dont on a parlé plus haut, en est une preuve significative. Procope l’appelle «Romain», en temps que les gens pour lesquels il intervient devant le général byzantin Ioannes sont appelles «Italiens». Tullianus avait mobilisé une sorte de milice paysanne, formé d’agroikoi, qu’il utilise contre les Goths, pour prouver sa loyauté envers l’empereur. Quand Totila le vainc, il peut se réfugier à Constantinople, où il conserve sa qualité politique de romain, sujet de l’empereur. Les paysans d’Italie obligés à rester sur place perdent leur identité politique, romaine, en gardant seulement leur identité locale, d’Italiens.
Mais la différence entre les mots «romains» et «italiens» ne semble pas être essentielle. Procope utilise le nom italoi dans un sens géographique, régional, même ethnique, mais aussi dans un sens politique incontestable. Théodoric, sa fille Amalasuntha, le roi Vitigés détiennent le pouvoir sur les Goths et sur les Italiens[63], ce qui signifie une existence organisée, en corps politique. Le sens politique est plus évident au moment où on offre à Bélisaire le règne des Goths et des Italiens[64]. Il se peut que cette offerte exprime le rôle plus important qui est joué par les identités régionales face aux identités ethniques ou politiques. Peut être les habitants de l’Italie désiraient une formule qui les permettait à garder leur individualité dans un royaume particulier, indépendant de Constantinople.
Plus intéressant est le fait que les identités de «romain» ou d’«Italien» ne sont pas stables, elles peuvent être changées par les personnages de Procope à la suite du choix volontaire d’un parti ou d’un autre. Par exemple, Hérodianus, soldat «romain», originaire de Balkans, probablement latino phone, qui porte un nom grec, trahit les Byzantins et offre Spolète aux Goths. Totila donne cet exemple aux sénateurs de Rome, disant que Hérodianus s’est montré ami et parent des Goths[65]. Il semble que pour Procope, le fait de choisir une solidarité politique peut avoir des effets dans le plan ethnique, déterminant l’apparition des relations de parenté. Où, autrement dit, la parenté semble être la conséquence de la solidarité politique et pas sa cause[66]. L’identité ethnique ne garantit pas automatiquement l’acceptation de l’identité politique.
L’identité romaine peut être facilement perdue par les sujets de l’empereur s’ils quittent le parti byzantin, et elle peut aussi facilement être gagnée par les Goths. Les Barbares peuvent devenir Romains soit en s’enrôlant dans les armées
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byzantines, soit en acceptant le statut du sujet de l’empereur[67]. Par exemple, les garnisons Goths d’Urbino ou de Fiesole sont absorbées dans l’armée byzantine suite à leur capitulation, et les Goths d’Osimo, désireux de garder leur propriétés, jurent devenir des sujets fidèles de l’empereur[68].
Une conclusion qui peut suivre l’analyse de ces cas est que en assumant une identité, les gens sont influencés par le contexte où ils se trouvent, et qui les obliges à choisir une définition ou une autre de leur propre identité. Assez souvent les solidarités et les insertions locales sont très importantes, et elles peuvent déterminer les gens à garder l’identité romaine ou à choisir une identité gothique. La réciproque est aussi possible, car il y a des personnages de Procope qui abandonnent leur identité barbare pour une identité de type romain.
D’autre coté, on peut pas oublier l’importance de l’identité économique et sociale des certains personnages, qui pèse quand il faut choisir le champ politique à suivre. Les Italiens qui peuvent le plus facile opter pour les Byzantins sont des aristocrates, qui ont des terres et des parents à Constantinople. Ils sont ceux qui ont soutenu la reconquête, qui en ont profité, et qui avaient où se réfugier en cas d’échec. Le cas de Tullianus, qui peut quitter l’Italie pour aller à Constantinople est tout à fait significatif de ce point de vue. En Italie, la qualité de sénateur, de noble, de membre de l’élite romaine était une composante importante de l’identité des personnages d’origine romaine. L’aristocratie romaine avait réussi à se conserver pendant le règne de Théodoric et de ses successeurs immédiats le statut, les privilèges et la force économique qu’influençaient le choix des identités dans les périodes de crise.
Même si Procope parle peu des aspects religieuses, car le type d’histoire politique qu’il écrivait le déterminait d’éviter la terminologie chrétienne, la religion reste dans son œuvre le critère le plus stable pour définir l’identité. En fait, pour tout citoyen de l’Empire, la religion chrétienne et l’Eglise orthodoxe représentaient les bases de la hégémonie byzantine[69] dont il se sentait orgueilleux. Les membres de la haute hiérarchie religieuse, les papes, les évêques restent d’habitude fidèles aux Byzantins grâce à la composante religieuse essentielle pour leur identité. Dans le cas des autres personnages, les identités peuvent être négociées ou changées, et il faut toujours faire attention à la terminologie utilisée par l’auteur.
Un autre exemple des problèmes soulevés par la terminologie est l’information que donne Procope sur la religion des Lombards, les futurs maîtres de
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l’Italie, qui se trouvaient à cette époque encore en Pannonie. L’auteur dit que les Lombards vaincus par les Hérules «étaient chrétiens»[70]. A cette époque, les Lombards situés dans la zone d’influence des Byzantins avaient acceptés, au moins une partie d’eux, la confession orthodoxe, et non l’arianisme, comme autres barbares d’origine germanique[71]. L’arianisme devient important chez les Lombards après leur conquête de l’Italie, peut-être sous l’influence des Goths survivants des guerres de Justinien[72]. Mais pour notre discussion, le plus important c’est que Procope pense que les Lombards soient orthodoxes, et qu’ils méritent être soutenus par les armées impériales contre les autres barbares ariens. Sa perception des identités religieuses reste influencée par les raisons politiques. Les alliances politiques et les loyautés peuvent, chez Procope, comme chez les autres auteurs byzantins, parfois conforter les frontières religieuses, mais parfois elles peuvent aussi les obscurcir[73].
Tout comme l’altérité, l’identité semble être construite sur des bases très différentes, parfois ethniques, le plus souvent culturelles, sociales et économiques en fonction du contexte, politiques et religieuses[74]. Il est important d’accepter son caractère de construction plus ou moins artificielle, qui n’est jamais une donnée naturelle et immuable.
Source : http://www.geocities.com/serban_marin/lung2.html
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